Chapitre 1.
Une porte claque, des bruits de pas résonnent dans le couloir et se rapprochent petit à petit de sa loge. Des éclats de voix lui parviennent alors qu'elle répète mentalement chaque pas des 13 chorégraphies qu'elle a passées des semaines entières à mémoriser.
- Il est hors de question qu'une inconnue intègre le show. L'enjeu de la soirée est trop important.
Il ne lui faut que quelques secondes pour reconnaître cette voix si particulière.
- Tu sais très bien qu'on ne peut pas se passer d'un remplaçant. Le show tient entre autres au nombre de danseurs présents sur scène avec toi.
- Et qui a déterminé qu'ils doivent être quatre? Pourquoi pas trois, hein?
- Loys et toi, quand vous avez créé les chorégraphies. Ensemble.
- Je préfère revoir certains enchaînements plutôt que de mettre le concert d'aujourd'hui entre les mains, je le répète, d'une parfaite inconnue.
- A 8 heures du lancement tu n'as plus ton mot à dire. Tout a été réglé en amont et, si elle n'est pas encore arrivée, elle ne devrait pas tarder. Elle remplacera Virginie aujourd'hui, le débat est clos.
La porte s'ouvre et leur dévoile Zoé assise en grand-écart au sol, qui tente de se concentrer sur ses étirements plutôt que sur la conversation entre les deux hommes dont elle est le sujet principal, sans aucun doute. Le plus âgé l'interroge du regard et s'avance vers elle, ce qui la force à se relever.
- Oh, euh. Zoé. Je... je remplace Virginie. Enchantée?
Elle lui tend la main maladroitement et ose un regard anxieux vers le garçon resté en retrait. Sa mâchoire carrée se crispe, et le regard qu'il lui lance est glacial. Il fait volte-face et quitte la pièce sans lui adresser un mot.
- Simon, son manager. Suis-moi, je vais te présenter aux autres. Tu auras deux répétitions en plus de la générale pour te familiariser avec la scène et prendre tes marques. Ton entraineur m'a assuré que tu maîtrises. Je pense que tu as compris l'enjeu de la soirée?
Ses mots sont fermes et vont de paire avec le sérieux de sa fonction, mais le regard qu'il lui adresse se veut doux et rassurant. Il la guide vers une autre pièce où est rassemblée le reste de l'équipe. L'humeur est au beau fixe quand elle pénètre dans la loge. L'énergie qui se dégage du groupe la met directement à l'aise. Ils se présentent un à un, l'interrogent sur son parcours de danseuse et prennent le temps de la rassurer sur les aspects plus techniques de certains mouvements.
- Tu l'as déjà rencontré?
- On va dire que j'ai plutôt fait connaissance avec sa façon de penser.
Elle laisse échapper un rire nerveux.
- Il danse avec Virginie depuis des années, je crois qu'il stresse de ne pas l'avoir à ses côtés ce soir pour la première.
- Control freak comme il est, t'es l'élément perturbateur sur lequel il n'a aucune prise. Il doit carrément flipper.
Elle hausse les épaules, mal à l'aise.
- Détends-toi, on va partir répéter. Suis le groupe, et fais toi confiance.
- Il est en interview pour le moment, il nous rejoindra pour la générale. C'est un perfectionniste doublé d'un casse-couilles quand il veut, mais il n'a encore mangé personne.
Malik, qu'elle a déjà croisé lors de certains workshops, éclate de rire et lui tape sur l'épaule avant de suivre le reste de la troupe hors de la loge. Elle reste seule encore quelques secondes avant de les rejoindre sur la scène, prie un Dieu auquel elle ne croit pas assez et invoque tous les Saints qu'elle connaît. Tout pour que son angoisse se taise et laisse son talent s'exprimer ce soir, que ses pieds foulent le sol sans accroc. Avec le même réflexe inné que ses poumons respirent de l'oxygène. Ça va le faire.
- Bon les gars, petite pause et on enchaîne avec la générale?
Elle n'a pas besoin de se retourner pour identifier la personne qui sort des backstage après leurs répétions de groupe. Elle sent sa présence dans son dos et un noeud se forme dans sa gorge. Il passe à côté d'elle et lui jette un regard en coin avant de rejoindre son chorégraphe sur le devant la scène sans lui prêter une seconde d'attention supplémentaire. Elle sent rapidement le peu d'assurance gagnée ces deux dernières heures quitter son corps. Traîtresse. Non pas qu'elle soit intimidée, mais son hostilité associée à sa propre anxiété lui donnent envie de disparaître dans un coin de la pièce.
Dix minutes passent durant lesquelles elle fixe un point imaginaire devant elle. Elle est persuadée l'avoir entendu prononcer son prénom dans une discussion sur le placement de chaque danseur, mais n'a pas relevé la tête quand c'est arrivé. Perdue dans un énième compte du nombre de places assises aux balcons de la salle. Elle reprend: 1, 2, 3, 4,...
- Zoé, pour la troisième fois, est-ce que tu peux te placer à sa gauche?
Elle sursaute et rencontre cinq paires d'yeux qui la fixent. Un regard brun un peu plus insistant que les autres témoigne d'une impatience à peine dissimulée.
- Oh. Oui, bien sûr. Pardon.
- Maintenant qu'elle est réveillée, est-ce qu'on peut enfin commencer?
Il lève les yeux au ciel. Une vague de colère la submerge. Pour qui se prend-il. Elle se positionne à contrecœur, à sa droite et plante son regard dans celui du chorégraphe.
- Je suis prête.
- Allez les gars, on enchaîne sur la générale. Il nous reste 3 heures avant le début du show, c'est parti!
*
- Laisse ton corps s'exprimer. Fais lui confiance, il a en mémoire chaque mouvement. Laisse l'adrénaline exploser dans ton corps, tu verras c'est incroyable.
Malik lui glisse ces mots à l'oreille à quelques minutes du lancement. Ses genoux s'entrechoquent sous son costume. Si ce qu'elle a entendu au maquillage est vrai et qu'il a conçu chaque pièce de leurs habits de scène, elle doit admettre qu'il est doué. Elle ne lui fera cependant pas le compliment vu l'énergie qu'il déploie à l'ignorer. Artiste ou pas, faut pas pousser.
Les cris de la foule lui parviennent, l'ambiance est électrisante alors qu'ils sont encore en coulisses. Ils scandent le prénom de l'artiste pour lequel ils se sont déplacés ce soir et applaudissent à l'unisson pour l'appeler sur scène.
- Zoé, tu fais comme à la générale. C'était parfait. Essaie juste de contrôler ton visage, on dirait que tu es sur le point de te vomir dessus.
Un sourire traverse le visage de Zoé quand le chorégraphe s'adresse à elle. Elle croise un bref instant le regard du garçon à sa gauche quand ils entrent ensemble sur scène. Son expression est neutre. Concentré, absorbé, habité par son art.
- Putain Zoé, vas-y.
Elle se murmure ces mots à elle-même. Elle ferme les yeux, inspire une dernière fois et fait le vide dans sa tête. Danser avec le même instinct que celui de respirer. Le show peut commencer.
Ses pieds foulent le plancher une heure durant, et ne commettent pas le moindre faux pas. L'adrénaline déferle dans ses veines, elle emporte absolument tout sur son passage. Ils disaient vrai. La scène est sa maison, son repère. Sa place est ici, entourée de danseurs à donner vie aux morceaux d'un artiste -hautain, désagréable certes- talentueux.L'énergie qui irradie du public la nourrit et la porte. Son cœur bat en rythme avec celui de chaque personne présente dans la salle ce soir pour accueillir le nouvel album de cet artiste belge qui n'a plus besoin de faire ses preuves. Elle exécute son solo avec précision et virevolte dans un mélange de force et de grâce quand elle enchaîne avec la triple pirouette qui clôture l'interlude entre le morceau précédent et le prochain. Les applaudissements de la foule provoquent en elle des explosions de joie qu'elle essaie de masquer du mieux qu'elle peut. Un sourire fend son visage et la trahit à l'instant où elle le sent à côté d'elle, micro à la main, prêt à entamer l'avant-dernier titre de la soirée.
Leurs regards se croisent brièvement, mais il ne laisse transparaître aucune émotion à son égard. Elle se positionne à sa gauche, effleure son épaule au moment où elle manque de trébucher. Faire semblant de rien. Coup d'œil subreptice pour s'assurer de son placement. Et qu'elle n'est pas blessée?
Il s'adresse à son public avec chaleur et émotion. Heureux d'être là ce soir pour partager ces 13 nouveaux titres avec eux. Il se tourne un sourire aux lèvres pour saluer et remercier ses danseurs.
- Ils donnent vie à chaque mot que j'ai écrit, et ont une place centrale dans le show de ce soir. Merci à mes quatre danseurs pour leur énergie pour cette première qui ouvre la future tournée.
Une jeune fille au premier rang l'interpelle et lui pose une question qui le met de toute évidence mal à l'aise. Il répond, peinant à dissimuler son inconfort.
- En effet, j'oublie que vous voyez tout, Virginie est absente ce soir en raison d'une blessure. Nous avons la chance d'avoir... Zoé avec nous ce soir pour assurer les chorégraphies à sa place.
Personne d'autre qu'elle ne perçoit la seconde d'hésitation au moment de prononcer son prénom. Une onde de colère la parcourt alors qu'elle accueille les encouragements du public d'un sourire timide.
Il clôture la soirée par un morceau devenu viral et emblématique. Ce râle d'agonie de sept minutes que des milliers de personnes se sont appropriés et que le public chante à l'unisson avec lui, et pour lui. Sa peau s'électrise par la puissance du moment. C'est beau, pur et vrai. Cela atténue son amertume le temps qu'elle observe ce moment suspendu des coulisses.
L'ensemble de l'équipe le rejoint sur scène après qu'il l'ait appelée pour former une ligne face au public. Le hasard, cette fois-ci, fait qu'elle prend à nouveau place à sa gauche. Il saisit sa main pour qu'ils saluent la foule à l'unisson. Sa poigne est ferme, solide, sa peau douce. Et moite. Un rire nerveux qui peut difficilement être plus en contradiction avec l'instant vécu s'échappe d'entre ses lèvres à ce constat. Elle sent son regard interrogateur se poser sur elle, mais n'y prête pas attention.
Elle regagne les coulisses quelques minutes plus tard et fonce directement en loge récupérer ses affaires. Elle quitte les lieux comme elle est arrivée, en toute discrétion. Elle salue les quelques personnes qu'elle croise dans les couloirs, remercie chaleureusement l'équipe de danseurs pour leur accueil et leur soutien avant de s'éclipser dans la nuit bruxelloise par une des portes secondaires du Cirque Royal. Elle ne l'a pas revu, et n'a pas cherché à lui dire au revoir. Pour quoi faire, au juste?
Quelques filles la reconnaissent dans la rue et la félicitent. Cela lui réchauffe le cœur autant que ça l'attriste. La seule personne dont l'approbation pouvait l'aider à percer dans le milieu et se faire un nom n'a pas été foutue de retenir son prénom et ne lui a pas accordé le moindre crédit. Un sentiment de lassitude profond l'envahît. Demain est un autre jour, et elle prie pour qu'il soit fait de nouvelles opportunités. Tant que leurs routes ne se croisent plus.
Une dernière pensée lui traverse l'esprit alors qu'elle monte dans le tram. Peu importe ce qu'en disent les médias, les fans et toutes les personnes à qui elle avait annoncé danser pour lui ce soir: Loïc Nottet est un énorme con.
" Envie d'aimer bien plus qu'un instant sur scène. Envie d'être une étoile qui lui d'elle-même."
Addictrocrate - Loïc Nottet
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Cette histoire démarre en même temps que les concerts avant-première d'Addictrocrate tour. Album d'un renouveau, album qui m'inspire.
L'idée a germé dans ma tête en mai, avec la phrase qui clôt ce chapitre: "Loïc Nottet est un énorme con."
J'aime m'imaginer le perfectionniste, l'exigeant, l'intransigeant. Celui qui ne laisse aucune place au hasard, le control freak comme il l'a déjà dit à de nombreuses reprises.
J'ai une idée globale d'où ira cette histoire, mais je laisse Zoé et Loïc m'inspirer au fil des chapitres.
En espérant que ça vous ait plu. <3
Crédit photo: Morgane Nadeau-Vanni - Instagram @malabarphique

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